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07/08/2007

L'esprit critique menacé !

Renaud Camus, Michel Houellebecq, Oriana Fallaci, Edgar Morin, Olivier Pétré-Grenouilleau, Max Gallo, Elisabeth Lévy, Paul Nahon, Alain Finkielkraut, etc., la liste devient longue et inquiétante des journalistes, écrivains, universitaires et intellectuels poursuivis ou menacés de poursuites pénales par des associations vindicatives et sectaires pratiquant l’intimidation judiciaire soit pour faire taire toute opposition à leur cause, soit tout simplement pour interdire à l’avance le moindre débat sur leur conception particulière de l’amitié entre les peuples.

Ces lobbies, que l’écrivain Philippe Muray qualifie, à juste titre, de "groupes d’oppression", défendent le plus souvent un communautarisme narcissique dégénérant en paranoïa identitaire et victimaire, et prétendent détecter des atteintes à leur dignité à tous les coins de rue. Le terrorisme de ces croisés de l’hygiénisme mental consiste désormais à qualifier de "phobie" (homophobie, lesbophobie, handiphobie, islamophobie, judéophobie, mélanophobie, etc.) toute expression d’une opinion contraire à leurs prétentions ou revendications. Une phobie étant l’expression d’un trouble mental, on comprend bien qu’il s’agit de traiter le dissident en malade, dont l’accompagnement psychiatrique devrait sans doute être recommandé, en parallèle à la répression pénale.

Cette situation ridicule est indigne d’une démocratie libérale, et donne de la France l’image d’un pays immature dérivant dramatiquement vers la mise sous tutelle judiciaire de l’intelligence et de l’esprit critique, où le sectarisme conduit les mêmes à vouloir expédier un philosophe en prison et distraire de la justice un terroriste italien ou des incendiaires de banlieue.

La responsabilité première de cette dérive incombe aux gouvernements successifs, de gauche comme de droite, qui, par lâcheté, complaisance, clientélisme et aliénation aux oukases médiatiques, ont multiplié à l’infini ce qu’il faut bien appeler les délits d’opinion. Le législateur français semble ainsi avoir oublié que "la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme" (article 11 de la Déclaration de 1789) et que "la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction de la population" (arrêt Handyside, Cour européenne des droits de l’homme, 1976). Mais non content d’avoir restauré la censure, ce même législateur a décuplé son efficacité en permettant systématiquement à des associations se proposant, par leurs statuts, de lutter contre le fléau de la mal-pensance, de porter plainte contre les dissidents.


Politiquement incorrect

Cette tendance lourde du législateur français, ajoutée à sa propension parallèle à décréter des vérités officielles (reconnaissance à portée rétroactive de génocides ou de crimes contre l’humanité, prescriptions de contenus pédagogiques à caractère idéologique ou moralisateur, logorrhée normative à vocation compassionnelle, etc.), soulève de très sérieuses questions mettant en cause nos principes constitutionnels. Outre leur caractère liberticide, plusieurs fois dénoncé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, ces dispositifs aboutissent à une véritable privatisation de l’action publique, la politique pénale se trouvant ainsi quasiment déléguée à des associations corporatistes, au mépris des principes républicains.

C’est aussi le principe d’égalité et d’universalité des droits, qui est remis en cause par la multiplication de groupes de personnes faisant l’objet de protections juridiques spécifiques. Le Conseil constitutionnel a jugé, en 1999, au sujet de la Charte européenne des langues minoritaires et régionales, que la reconnaissance de groupes était incompatible avec l’universalisme de la Constitution française. Mais le politiquement correct, qui préside à l’adoption de ces législations pénales catégorielles, dissuade les parlementaires de l’opposition comme ceux de la majorité de les déférer au Conseil. En outre, la sélection opérée par les associations entre les personnes qu’elles décident de poursuivre et celles qu’elles préfèrent ignorer crée évidemment une rupture arbitraire de l’égalité des citoyens devant la loi. Enfin, la définition vaseuse des incriminations, par le code pénal, laisse une large place à l’appréciation subjective des juges auxquels le pouvoir politique abandonne ainsi lâchement nos libertés.

Il devient urgent que nos gouvernants et représentants politiques, et notamment ceux qui prétendent se réclamer de la droite "libérale" ou de la gauche "libertaire", se ressaisissent et prennent conscience de la gravité des atteintes aux libertés fondamentales, qu’ils ont contribué à introduire au pays de Voltaire et de Zola. Une remise à plat de l’arsenal répressif accumulé depuis la loi Pleven de 1972 et un retour aux principes initiaux et libéraux de la loi de 1881 sur la presse, doi[ven]t être envisagé[s]. Il en va de la crédibilité de la France sur la scène internationale : comment pourrions-nous donner des leçons à la Turquie ou à la Chine, en matière de droits de l’homme, si nous laissons envoyer nos journalistes et nos intellectuels en correctionnelle ?

Qu’on ne nous rétorque surtout pas que cet arsenal serait nécessaire pour enrayer la montée en puissance de partis extrémistes. L’expérience a parfaitement montré la vanité et les effets pervers de ce type de législation. La liberté d’expression, étouffée dans le prétoire, se venge plus tard dans l’isoloir.


© Anne-Marie Le Pourhiet * publié le 02 12 2005 sur debriefing.org

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