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20/12/2007

La pipolepolitique ou le syndrome de la propagande glauque

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Les nouvelles formes médiatiques ont repris les techniques insidieuses de la propagande commerciale et politique dont le but n’est pas d’informer, mais de rendre les masses de (télé) spectateurs et de consommateurs avides d’émotions fortes. La raison citoyenne est disloquée et pervertie. La magie virtuelle de l’image a rendu possible la fausse proximité des « grands de ce monde » et des figures populaires. Curieusement, la démocratie « pipole », dont l’intention est la proximité interactive renvoie à un paradoxe sadomasochiste : vous pouvez regarder, mais jamais vous rapprocher !

Certes, toutes les époques ont promu des images à faire rêver et à fabriquer des sentiments. Or, le monde « pipole » n’est plus la presse à sensation, non plus un lieu à la mode où se croisent des individus bariolés, encore moins des salons d’empire, mais une attitude d’exhibition permanente partagée par diverses couches de l’élite médiatique. Chez les politiques, cela se manifeste à la fois dans leur volonté de se draper d’une fausse participation et d’une apparente spontanéité, jusqu’au point de sacrifier leur vie privée.

Il est vrai que les élites « pipole » sont traquées par les médias, lorsqu’elles jouissent d’une grande renommée. Mais, personne n’est dupe. Ce sont les bruits à répétition évoqués par les médias qui permettent de devenir médiatique ou d’entretenir une notoriété. Utiliser les images (ambiguës) ou les paroles (petites phrases) exacerbent le désir des « aficionados » et la volonté de patrons de presse ou de télévision pour vendre du papier et des images. C’est que se produit la transaction entre l’exhibitionnisme des acteurs et le voyeurisme des citoyens de salon.

La différence avec le passé n’est pas de nature, mais de degré. Or, il y a un élément nouveau : la tendance à dévoiler sa propre intimité et celle des autres. Les rubriques confidentielles d’information dans la presse « sérieuse » marquent un tournant dans le traitement de la rumeur. Le monde « pipole » de « gauche » s’est décomplexé, et la pudeur disparaît. Se montrer sur tous les plateaux de télévision, à la une des journaux à sensation, ou se faire une place sous la forme de blogs personnels, n’est pas simplement une adaptation à la culture narcissique, mais une manière d’exister dans le milieu volatil et velléitaire de la comédie humaine du pouvoir virtuel. Ici, la marchandisation de l’image, sous la forme de spectacle, rappelle le mariage cruel du ridicule et du risible. Certes, nous sommes loin de la brutale férocité du cirque romain, mais la mise à mort, bien que symbolique, est proche.
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Le politique demeure au centre de cette mutation technologique et psychologique. Les médias n’ont plus besoin de l’opinion des citoyens pour « informer ». Il leur suffit d’affirmer une pseudo-communication et une volonté masquée de persuader. L’acte politique est devenu un drôle de mélange mi-vaudeville et mi-divertissement. Les médias ont chassé les lieux de la rationalité politique pour les muter en propagande. De ce fait, la dernière campagne présidentielle en est un lamentable exemple. Le candidat M. Sarkozy affiche ses invités de marque : Hallyday, Sevran, Reno, Doc Gynéco. Mme Royal exhibe l’adhésion des femmes, d’Arianne Mnouchkine à Jeanne Moreau, en passant par Emmanuelle Béart et des écrivains médiatiques, BHL en tête. Voilà qu’une nouvelle forme de politique est née : la « pipolepolitique ».

Pour aller à l’essentiel, retenons les éléments suivants du syndrome de la « pipolepolitique » :
- La présence d’un cercle vicieux : le pouvoir politique utilise le pouvoir des médias et vice-versa.
- La puissance du pouvoir médiatique est la seule à ne pas connaître un véritable contre-pouvoir.
- Les medias fabriquent certains politiques et intellectuels qui ressemblent des saltimbanques médiatiques affamés de notoriété et d’estime qui sautent régulièrement de plateaux en plateaux.
- Les professionnels des médias forment une honorable famille : journalistes, présentateurs, animateurs, chroniqueurs et experts en communication.
- La « pipolepolitique » est le fruit avarié des liaisons dangereuses entre le monde politique et la société médiatique.
- La présence à l’écran d’une poignée de personnages habituellement invités aux émissions de télévision ou les journaux nationaux donne l’impression d’une démocratie clanique et d’une réalité immobile dans un espace-temps révolu.
- La perception « pipole » de ces personnages crée l’effet de consanguinité visuelle, indépendamment de l’événement et de la qualité des uns et des autres.
- L’attitude « pipole » est faite — généralement — de bons sentiments et de valeurs abstraites, très rarement en relation avec les questions et les problèmes de fond qui ponctuent la crise sociétale.

Par conséquent, la politique « pipole » cache les nombreuses turpitudes et zones d’ombre d’un système de manipulation de l’opinion de plus en plus insidieux. Inutile d’exhumer les affaires « pipole » de ces dernières années pour affirmer qu’il s’agit d’un symptôme de la crise sociétale. En effet, le mélange des genres cultivé par les médias n’est qu’une des conséquences de l’ambiguïté morale et intellectuelle de notre temps. La profondeur de l’opacité du système médiatique se mesure par le contrôle du texte et de l’image par ceux qui jouissent et possèdent les medias. Les techniques de publicité et de marketing ne sont que les outils qui rendent moins visibles les grosses ficelles du vrai pouvoir.

La conséquence de la « pipolisation » de la politique est double : d’une part, transformer les élus en saltimbanques et crédibiliser l’illégitimité des institutions. La présence des élus dans les émissions de variété, sous prétexte de la sortie d’un ouvrage, dont le contenu est généralement médiocre, n’a nullement le but d’apporter une connaissance et une argumentation rationnelle nouvelle, mais de produire un effet publicitaire : se montrer physiquement pour vendre une image. La raison est pathétique : les « représentants de la nation » se trouvent frappés d’un complexe d’anonymat paradoxal : le personnel politique est de moins en moins reconnu par la population. Combien d’hommes ou de femmes politiques sont réellement identifiés par le grand public ? Ils sont très peu nombreux. Mais cela n’est pas le plus grave. Le vrai drame de la démocratie des médias est de vider les lieux républicains de discussion et de délibération, rendus obsolètes. La tentation de transformer l’agora télévisuelle en Parlement est un aveu implicite d’impuissance et de cynisme, dont les journalistes et les politiques sont moitié coupables et moitié victimes, sans parler de la connivence irresponsable des citoyens.

Comment ne pas conclure donc à l’inanité du système politique et de son personnel ?

Pourtant, certains « experts-chercheurs » en communication, à l’amoralité de mercenaires, affirment au nom de la science que face à la « solitude interactive » qui surplombe les médias, la résistance et l’intelligence des individus-citoyens suffisent pour maintenir les institutions démocratiques. Or, les certitudes de ces « scientifiques », certitudes imprégnées d’un optimisme opportuniste et d’une soumission moutonnière, se sont cassées les dents à maintes reprises. Faut-il rappeler que dans les situations de crises sociétales la raison est impuissante devant la force de l’émotion et le ressentiment des masses ? La puissance manipulatrice des médias est devenue le moyen le plus efficace pour entretenir le conformisme et le statu-quo, mais seulement jusqu’à un certain point au delà duquel une rupture radicale se révèle nécessaire. Faire appel honteusement à une soi-disant « intelligence démocratique » est le meilleur moyen de précipiter les masses dans le piège des mouvements autoritaires et des chefs charismatiques.

En somme, la vision « pipole » de la gouvernance est la forme la plus perverse de la propagande « glauque ». C’est une tentative d’escamoter la réalité à coup de trucages et de paillettes, utilisant les formes inconscientes de la persuasion qui détruisent logique et rationalité. Le dessein n’est plus d’argumenter, mais de séduire pour mieux réduire. Car le propre de tout machiavélisme — même au nom de la démocratie — est de détourner ses moyens légitimes. C’est dans ce contexte que les journalistes et les politiques portent une lourde responsabilité. Les animateurs des émissions de divertissement, devenus les chiens de garde du cirque cathodique, abaissent non seulement la fonction politique, mais contribuent à étouffer la critique de fond sur le système et l’économie de marche qui règle — en dernière analyse — non seulement la vie politique, mais la vie tout court des citoyens.

Cette propagande glauque est particulièrement insidieuse dans les démocraties dites libérales. Car, contrairement à la persuasion classique, où celui qui argumente est visible et possède une claire conscience de ses buts, ici l’ambiguïté règne de manière totale. C’est là que la sélection de l’information, par les agences et les journalistes, joue un rôle non négligeable dans la déformation de la réalité politique. Ainsi, lorsque la politique est « pipolisée » l’effet glauque attendu est justement la dévalorisation de la culture républicaine et le sacrifice du collectif au nom de l’individu cathodique, pour le plus grand bonheur d’un petit nombre. Principe oligarchique donc, à l’heure de la mondialisation.

Alexandre DORNA
Cahiers de psychologie politique
publié le dimanche 25 novembre 2007 sur revue républicaine


A lire également cet article : Cette nouvelle Eglise qui gouverne la France.

Commentaires

...oui,tu as raison;on ne sait pas trop avec qui il(SARKOZY)couche,...mais au final,c'est toujours nous qu'il finit par baiser,non?...

Écrit par : michel REYES | 18/12/2007

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