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17/03/2008

CHARLES DE GAULLE, PERE DE L’EUROPE

L’année du cinquantième anniversaire du traité de Rome, vrai  point de départ de la construction européenne,   se termine sans que le rôle essentiel du général de Gaulle au départ de celle-ci ait été salué comme il convient.

Les partisans de l’intégration européenne se gardent de  mentionner son nom : il n’évoque pour eux  que le refus de la supranationalité,  la dénonciation des « cabris » et  la politique de la  chaise vide. Bref, le général  est le mauvais génie, un homme forcément « dépassé ».

Les souverainistes les plus radicaux, de leur côté,    réduisent son action à la défense de la souveraineté nationale. De manière un peu courte, tout ce qui va contre l’Europe est, pour eux, gaullien.

Seuls des hommes comme l’archiduc Otto de Habsbourg ont rendu hommage au rôle du général aux origines de la construction européenne.d8cfbe9e64a6e5ae5a97e9fa66a3c9b0.jpg

Un rôle essentiel.

Il est même permis de dire que  l’Union européenne, telle que nous la connaissons pour le meilleur et pour le pire, n’existerait sans doute pas si le général de Gaulle ne s’était trouvé au pouvoir pendant  les onze  années qui ont suivi la signature du traité de Rome.

Ce traité, il n’en avait pas été, comment l’ignorer ? enthousiaste. Muré dans un silence hautain  au moment où il était négocié, il ne cacha cependant pas à ses proches les réserves que lui inspirait ce projet, au même titre que    toutes les initiatives des partisans de l’Europe intégrée.

Néanmoins, une fois revenu au pouvoir, il s’attacha à le mettre en œuvre avec ardeur.

D’abord parce qu’il mettait un point d’honneur à respecter la signature toute fraîche de la France.

Ensuite parce qu’il voyait dans ce traité instaurant le marché commun,    au départ   d’abord commercial,  un défi à relever susceptible de stimuler les Français. La baisse des droits industriels, que tout le monde redoutait, même accompagnée d’une importante dévaluation, devait, selon lui, stimuler notre économie et c’est bien ce qui arriva. On  ne saurait oublier que tout au long de la présidence de  ce  prétendu isolationniste, les tarifs douaniers industriels ne cessèrent de baisser : ils furent même  abolis le 1er juillet 1968, peu de temps avant sa retraite.

012db5ca8ad9ab52d7612fe5fad2c54d.jpgLes partisans de l’Europe, qui, en France et à l’étranger,  redoutaient  le retour au pouvoir du général, suspect de nationalisme, virent dans ces premiers pas une heureuse surprise.

 

 

La politique agricole commune

 

 

 

Le climat se gâta à partir de 1962, quand il s’agit de mettre en  œuvre le second volet du marché commun : la politique agricole commune, édifice plus complexe parce qu’il supposait toute une mécanique, coûteuse pour les budgets,  de  soutien des marchés et non pas seulement leur libre jeu.

Ce volet avait été signé avec beaucoup de réticences par certains de nos partenaires. Il était considéré d’un mauvais œil par les Etats-Unis qui craignaient le protectionnisme  européen et risquaient, du fait de la préférence communautaire, de perdre  une partie de leurs débouchés agricoles sur le continent. C’est pourquoi  f42dc7419d868742805c6cfdef22b3e2.jpgJean Monnet, toujours proche des intérêts américains, initiateur de la CECA et de la CED  avait été réticent devant le traité de Rome.

Nul doute que si une forte volonté n’avait appuyé la mise en œuvre du marché commun agricole, ce dernier eut été coulé par les pressions américains sur  les Européens les plus vulnérables.  Pour le général de Gaulle aucun  compromis  n’était possible : le volet industriel, favorable disait-on à l’Allemagne, devait être complété par le volet agricole dont la France serait  le grand bénéficiaire. C’est cette volonté qui s’affirma au cours des marathons agricoles successifs, du premier, fin 1961 à la crise de juin 1965 qui se traduisit durant sept mois par la « politique de la chaise vide » et au terme de laquelle   la France finit par imposer son point de vue.  

Comme toujours chez le général, les enjeux de la grande politique ne lui faisaient pas perdre de vue les   intérêts concrets des Français, en l’occurrence des agriculteurs.   

C’est ainsi que  le général imposa la mise en œuvre du marché commun agricole. Quand on sait que ce  dernier représenta pendant une vingtaine d’années environ 80 %  du budget communautaire, on mesure l’importance qu’il eut au démarrage de  la Communauté économique européenne. Jusqu’aux années quatre-vingt, l’Europe, c’est d’abord la politique agricole commune. Nul doute que sans la forte volonté du général,  celle-ci n’eut pas vu le jour.

 

 

Le  rejet de la  candidature du Royaume-Uni

 

 

 

Autre sujet contentieux : l’entrée de  l’Angleterre dans la Communauté. Pour nos partenaires, poussés par les Etats-Unis,  celle-ci allait de soi. Que le gouvernement britannique cachât à peine son intention  d’ y être le  cheval de Troie des Américains, voire de saboter l’entreprise de l’intérieur, leur importait peu. Paradoxalement, sur la scène française, les partisans de l’intégration la plus poussée, SFIO et MRP, qui,  n’en étaient pas à une1549abda99827d91476276027cb0006d.jpg contradiction près,  étaient aussi  les plus fermes  partisans  de l’entrée du Royaume-Uni. Même contradiction hors de nos frontières chez un Paul-Henri Spaak pour qui l’Europe sera supranationale ou ne sera pas », mais lui aussi fervent partisan de l’entée de l’Angleterre...

On sait comment le général mit son veto, à deux reprises en 1962 et 1967 à cette candidature. Le Royaume-Uni entra dans la  Communauté mais plus tard, après qu’elle ait été  consolidée ; on sait   le  rôle ambigu que ce pays  joua dans l’Union, une fois entré : sa manière propre de garder un pied dedans et un pied dehors, de tirer tous  les avantages et de refuser  les  inconvénients de l’Europe. Tout cela est, on ne le voit que trop, conforme au pronostic du général. Mais  dans les décennies qui ont suivi,  l’Angleterre ne cherchait plus  à démolir l’édifice. Nul doute que si, comme cela243633055947c9535115b9782511b803.jpg aurait  été le cas avec  tout  autre dirigeant que lui, l’Angleterre avait été admise d’emblée, l’entreprise européenne eut fait long feu.

 

 

La réconciliation franco-allemande

 

 

 

A cette Europe en construction, il ne suffisait pas de  se doter d’institutions, il   fallait une âme. Il fallait pour cela surmonter la principale source de conflit : le contentieux franco-allemand. Le traité d’amitié et de coopération  du  22 janvier 1963, passé entre de Gaulle  et Adenauer, acte historique s’il en est,  mettait un7d0ef55dd861a60eb381cdb5eaf0e4ac.jpg terme  à  un siècle d’hostilité entre les deux principales nations continentales de l’Europe de l’Ouest. Désormais la coopération franco-allemande devait être le moteur des avancées européennes, la négociation directe entre les deux grands partenaires permettant à chaque pas de prévenir ou de surmonter les crises.

Cette conception gaullienne de l’Europe fondée sur l’idée d’un bloc continental  solidaire à direction franco-allemande  et émancipé des Anglo-Saxons ne plaisait pas à Washington. L’Amérique tenta de saboter le traité de l’Elysée ou du moins de lui enlever sa portée en assortissant sa ratification par la partie allemande d’une déclaration destinée à  en amoindrir la portée. Le paradoxe est que cette déclaration fut préparée sous les auspices de Jean Monnet, fidèle à ses allégeances américaines et que  l’aveuglement idéologique conduisait ainsi à contrecarrer  l’acte de réconciliation le plus fondamental qui ait été passé en Europe depuis la guerre

Mécontent des positions prises par   la Commission , spécialement par son président Walter Hallstein40470239359d0682c291113d962e41e8.jpg, de Gaulle obtint au terme de l’ultime crise de 1965-66  qu’elle soit renouvelée dans un sens plus favorable à ses idées. Elle n’eut plus à partir de ce moment et pour quelques années la  prétention de  devenir un super-gouvernement. En même  temps que le rêve supranational était enterré, de Gaulle fit admettre en, janvier 1966  le compromis dit  de Luxembourg selon le quel aucune décision majeure ne saurait être imposée contre son gré à  un des pays composant le marché commun.

En outre l’Euratom était enterré.

Même s’il eut  par la suite quelques mouvements d’impatience hostiles aux institutions européennes, de Gaulle ne remit plus en question l’équilibre ainsi trouvé.

 

 

L’échec du plan Fouché

 

 

 

S’il  mit provisoirement fin au rêve supranational, le général de Gaulle ne parvint cependant pas à imposer sa vision d’une « Europe des patries » : « coopération organisée d’Etats en attendant d’en venir, peut-être, à une puissante confédération. » C’était l’objectif du plan Fouché (1961) refusé par nos partenaires sous la pression des Etats-Unis.

Mais même si  le principe supranational se trouvait  mis en veilleuse, ce que les adversaires du Général ne lui pardonnèrent pas, l’édifice institutionnel de la Communauté économique européenne  était  durablement consolidé. Il était  fondé sur une base solide, le marché commun agricole,  lequel devait être la matrice des futurs développements institutionnels. Il était  d’autre part  à l’abri des tentatives de sabotage anglaises et   se trouvait doté d’un moteur : le tandem franco-allemand au travers duquel la France pouvait imprimer largement sa marque.  Malgré l’éloignement de l’Allemagne au temps du docteur Erhard, successeur aussi médiocre qu’infidèle  d’Adenauer, le traité de coopération franco-allemand porta ses fruits.   ce2caaf0f4053a2f046b958709a57b48.jpg

Comme on sait, c’est  le marché commun – et non la CECA ou toute autre initiative - qui est la matrice de tous  les développement    ultérieurs de l’aventure européenne. La formule arrêtée au cours des années soixante : coopération institutionnelle d’Etats, primauté de  l’agriculture, dura jusqu’aux années quatre-vingt.  Moins que l’élargissement, c’est l’inclusion de l’agriculture dans le laminoir du GATT (  aujourd’hui OMC) en 1984  qui  marqua sa fin. Privé de sa base agricole – et même industrielle du fait de l’érosion du tarif extérieur commun, la Communauté devait rechercher d’autres finalités : l’harmonisation des législations, l’union monétaire, la libre circulation des hommes (et des capitaux) , et à terme,  la relance du  projet d’union politique marquent , à partir de 1990 une nouvelle phase dont on peut imaginer sans peine combien le général de Gaulle l’eut désapprouvée .

Mais ces nouveaux  développements se sont greffés sur un édifice qui était au départ celui du marché commun. Nul doute que si  celui-ci, au cours des dix années critiques de sa mise en œuvre, n’avait été comme « mis en couveuse », protégé par  la forte volonté du général de Gaulle, l’entreprise eut  fait long feu.

 

Article de Roland Hureaux publié sur son blog le   Mercredi 28 novembre 2007

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