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09/04/2008

Quand l'Europe lutte contre l'inflation, les salariés trinquent.

L'Ecofin s'alarme de l'inflation et exige des salariés qu'ils se serrent la ceinture, soi disant pour défendre les travailleurs pauvres.



Les syndicats européens ont défilé samedi à Ljubljana (Slovénie) -majamarko - Flickr - cc
 
Les syndicats européens ont défilé samedi à Ljubljana (Slovénie) -majamarko - Flickr - cc
 
 
Le conseil économique et financier de l'Union européenne s'est tenu vendredi et samedi dans la capitale de la Slovénie Ljubljana. Croyez-vous qu'il ait pris des mesures sérieuses contre la crise financière ? Ou pour prévenir les effets de la récession américaine? Pour réguler la profession de banquier, toutes décisions qui apparaissent de plus en plus indispensables et urgentes ? Et bien non ! Les ministres des finances de la zone euro, ont entonné, avec Jean-Claude Trichet, le grand chœur de la hausse des prix. Et avec quel coffre, quel lyrisme ! L'hydre infâme de l'inflation est de retour ! Sonnez l'alarme des gouvernants! Tous les épargnants aux abris ! Mobilisation générale de la presse responsable ! «L'Europe s'alarme de la hausse des prix» titre aussitôt le Figaro samedi, précédé, cependant mardi par Le Monde qui avait barré sa une d'un impressionnant «L'inflation s'installe en Europe».

Les salariés se sont appauvris
Mais au fait, de quoi parle-t-on? La hausse des prix à la consommation atteint selon Eurostat, 3,5% par an. Il y aurait danger parce que l'inflation a augmenté d'un point. Bigre. Pour ceux qui sont assez chenus (il n'y a pas besoin d'être Mathusalem) pour se souvenir de l'inflation à plus de 10% et qui n'en sont pas morts, loin de là, il y a de quoi sourire. Au cours du «Club de la presse Internet» de la semaine passée, le professeur Fitoussi avait bien raison de rappeler qu'une hausse des prix à ce niveau n'est un problème que pour la Banque centrale européenne qui s'est fixée comme objectif une progression de 2% par an en moyenne. Un objectif qui ne s'est d'ailleurs quasiment pas réalisé depuis 8 années que l'euro existe.
Mais le consensus orthodoxe est tel que ce niveau de 2% qui n'était qu'un critère de la BCE (et qu'elle a défini seule), doit devenir la règle pour les 270 millions de citoyens de l'Europe. C'est ainsi qu'on a vu l'Eurogroupe appeler à la rigueur salariale afin d'éviter «l'inflation de second tour», c'est-à-dire une hausse générale des rémunérations afin de rattraper la hausse des prix. Explication : l'inflation, pour le moment, est principalement le résultat de la hausse des matières premières, le pétrole en particulier. Jusqu'à présent, les salaires sont restés très sages. Autant dire qu'ils ont encaissé l'inflation. Ils se sont donc appauvris. Les ministres des finances demandent donc aux salariés de continuer à respecter ce régime minceur. Ils visent en particulier les fonctionnaires allemands, qui viennent d'obtenir , en menaçant de faire grève, une augmentation de 8% en deux ans (ce qui n'est pas mirobolant, puisque en deux ans, l'inflation, si elle ne régresse pas, en aura absorbé les deux tiers)… alors que les fonctionnaires travailleront 39 heures contre 38,5 auparavant)
A qui profiterait cette politique de désinflation salariale ? Jean-Claude Juncker, président de l'Eurogroupe, prétend défendre «nos concitoyens les plus pauvres et les plus vulnérables», «ceux qui gagnent entre 300 et 700 euros par mois». En l'occurence, l'Union joue le pompier pyromane. Certes, les smicards sont très sensibles à la hausse des prix. Mais qui a généralisé le modèle du «travailleur à temps partiel», lequel est devenu un «travailleur pauvre» ? Le conseil des ministres de l'Union européenne, dans la stratégie de Lisbonne visant à rendre le travail toujours plus «flexible» !
En fait, la lutte contre l'inflation est le cache-sexe de la défense du taux de profit des grandes entreprises et des actionnaires, qui n'a jamais été aussi élevé dans les économies occidentales que depuis les politiques de désinflation imposées dans les années 1980 et 1990.

Jean-Claude Trichet, Président de la Banque centrale européenne - (World Economic Forum - Flickr - cc)
Jean-Claude Trichet, Président de la Banque centrale européenne - (World Economic Forum - Flickr - cc)

Vive l'inflation ?

Faut-il pour autant tenir pour négligeable le retour très relatif d'inflation, et même rêver que l'enchaînement prix-salaires nous ramène au temps béni des Trente Glorieuses, lorsque les rémunérations galopaient au rythme de la croissance ? Pas sûr.
D'abord parce que l'inflation actuelle est pour partie l'effet d'un mouvement général des épargnants pour garantir leurs avoirs. On sait par exemple que 20% de l'augmentation des prix du baril de pétrole est dû à la «spéculation». Ladite spéculation n'est autre que l'effet de la chute du dollar. Pour éviter une dépréciation de leurs actifs, les fonds d'épargne placent leur argent sur le pétrole. Qui monte. Et qui enclenche des mouvements spéculatifs sur les autres marchés de matières premières bien au-delà de ce qu'exigeraient les tensions entre l'offre et la demande réelles. L'or (à plus de 1000 dollars l'once), cela n'a aucune importance. Mais le fer, le nickel, le zinc, l'aluminium, etc. si ! Parce que cela s'inscrit dans les prix industriels. Pire encore, le pétrole entraîne les matières premières agricoles, le maïs, le blé, le colza, le soja, le sucre, le riz (plus 30% depuis janvier !) puisque désormais, avec ces produits, on fait des carburants. Ces hausses des prix, qui menacent des pays entiers de disette, sont donc un levier destiné à garantir, au moins momentanément, le rendement des dizaines de milliers de milliards de dollars de placements financiers au travers de la planète.
Ensuite parce que les Trente Glorieuses sont déjà loin derrière nous. Le dynamisme salarial de cette époque (en gros 1945-1975) était d'abord le fruit des considérables gains de productivité dans l'industrie, lorsque l'Europe a généralisé le productivisme américain. Depuis lors, l'Europe s'est désindustrialisée, quelquefois volontairement (comme la Grande-Bretagne). Le problème est qu'une fois les usines détruites ou déménagées, les gains de productivité se sont évanouis. Un exemple : la France a, l'an dernier, gagné 300 000 postes de travail. Formidable ! s'exclame le gouvernement. Mais les économistes tiquent : avec seulement 1,9% de croissance, la productivité du travail (par poste en moyenne) s'avère nulle. L'explication est à chercher dans l'explosion des services à la personne (merci Mr Borloo), dont la productivité est très faible, voire nulle.
Conclusion : 10 000 à 35 000 manifestants ont défilé dans les rues de Ljubljana à l'appel des syndicats européens contre la rigueur salariale et les orientations destructrices du conseil et de la commission européens. La banderole de tête proclamait : «Europe's workers need a pay rise» (Les travailleurs européens exigent une augmentation de salaire). Mais l'Europe du capital ne veut rien entendre. Il faudra crier plus fort, et être bien plus nombreux.

article publié le Lundi 07 Avril 2008 - 00:01 sur Marrianne.fr
par Hervé Nathan

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