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15/08/2010

Comment ruiner l'Ecole ? la leçon des néo-libéraux

La ruine de l'école publique n'est pas le résultat d'un hasard, mais d'une politique délibérée poursuivie par le néo-libéralisme. Cela n'a rien d'étonnant, au fond. Mais ce qui l'est davantage, c'est que cette politique reçoit le soutien de quelques "idiots utiles" depuis bientôt 30 ans. Non seulement la gauche n'a pas résisté à cette destruction, mais elle a apporté un soutien inespéré au programme de la marchandisation de l’école. Le discours « pédagogiste » auquel une grande partie de la gauche a adhéré a eu pour principal effet de précipiter l’affaiblissement de l’institution scolaire ainsi que la baisse générale du niveau. Comment résister ?

Cet article a été publié le 3 mai 2008 dans UFAL Ecole, que Mezetulle remercie pour cette autorisation de reprise.

Article provenant du site Mezetulle blog Catherine kintzler


Quatre constats inquiétants

1. Plus de 150 000 élèves sortent chaque année du système scolaire sans diplôme.
2. Le recours à des officines de soutien privé est de plus en plus systématique. Il faut savoir qu’Acadomia, entreprise spécialisée dans les cours à domicile, est désormais cotée en bourse. Il y a, de fait, une privatisation rampante de l’enseignement.
3. L’école, depuis 30 ans, ne joue plus son rôle d’« ascenseur social ». Un exemple : il n’y a jamais eu aussi peu d’enfants d’ouvriers dans des grandes écoles comme Polytechnique ou Centrale qu’aujourd’hui.
4. Le niveau baisse. Il y a quelques années encore, il était de bon ton de railler les professeurs élitistes et grincheux, toujours prompts à « seriner l’antienne du niveau qui baisse ». Aujourd’hui, le constat est pour ainsi dire unanime. On tire la sonnette d’alarme à tous les niveaux, et dans toutes les matières. Instituteurs, professeurs de collège et de lycée, mais également professeurs d’université : tous déplorent le peu de culture des élèves et des étudiants, leur manque de repères historiques, leur difficulté à maîtriser la langue française, à organiser leur pensée de façon rigoureuse, à exprimer leurs idées de façon fine. Les raisons de ces difficultés ne sont pas seulement exogènes et sociologiques. Si le niveau baisse, ce n’est pas seulement à cause de l’hégémonie de la société du spectacle ou de l’attitude « consommatrice » des jeunes : c’est aussi parce que l’école est de moins en moins exigeante. Bien sûr, le régime n’est pas le même partout : dans les grands lycées de centre ville, où sont généralement scolarisés les enfants de la bourgeoisie, les exigences sont restées à peu près les mêmes. Dans les quartiers populaires, en revanche, les professeurs, débordés, gèrent tant bien que mal la violence liée à l’indiscipline en occupant les élèves, à défaut de les instruire. Les parents cherchent par tous les moyens à dé-sectoriser leurs enfants ou à les inscrire, quand ils sont assez riches, dans le privé. Le contraste entre les établissements est désormais tellement marqué qu’il n’est pas excessif de parler d’une « école à deux vitesses ».

Ces quatre faits ne sont évidemment pas indépendants les uns des autres. Le quatrième constat, qui est le plus déterminant, éclaire les trois autres : c’est parce que le niveau baisse que les familles bourgeoises enrichissent les officines de soutien privé tandis que les enfants des milieux populaires vont grossir les rangs de ceux qui sortent du système scolaire sans diplôme. On ne s’étonnera donc pas que l’école joue aujourd’hui moins que jamais son rôle d’« ascenseur social ».


A qui profite le crime ?

La question qu’il faut poser est la suivante : qui a intérêt à ruiner l’école publique ? A qui profite le crime ?

En 1996, le centre de développement de l’OCDE a publié un intéressant rapport. Le titre est sibyllin (« La faisabilité politique de l’ajustement »), le style, technocratique, l’enjeu effrayant : sous couvert d’apprendre aux gouvernements comment réduire les déficits budgétaires, son auteur, Christian Morrisson, montre comment libéraliser tous les secteurs des activités humaines en « réduisant les risques » – entendez : en évitant la révolte sociale. Soit le problème suivant : étant donné qu’il n’y a pas de libéralisation possible sans destruction des services publics, étant donné que les peuples sont généralement attachés aux services publics, trouver le moyen de supprimer les services publics tout en évitant de mettre les gens dans la rue. La solution est simple, mais il fallait l’inventer : Christian Morrisson préconise la méthode douce qui consiste à diminuer la qualité des services publics. Dans l’extrait ci-dessous, l’auteur prend l’exemple de l’école. Goûtons ce morceau d’anthologie du cynisme néo-libéral :

Les mesures de stabilisations peu dangereuses :
Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.  (2)


Il n’y a qu’à diminuer progressivement la qualité de l’enseignement : les citoyens n’y verront que du feu. Personne ne descendra dans la rue, les gouvernants ne seront pas inquiétés, le secteur privé tirera tout le bénéfice, car les familles fuiront les établissements publics. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Christian Morrisson décrit sans fard la réalité de l’école publique. La qualité de l’enseignement, depuis 30 ans, baisse à un point tel que les citoyens n’ont plus confiance dans leur école. Résultat : la marchandisation de l’enseignement est en marche (après celle de l’eau, après celle des énergies, après celle de la santé, etc.). L’école publique se délite progressivement. On grogne bien ici ou là, on réclame davantage de moyens, mais force est de constater que la recette Morrisson marche bien : le « risque politique » que constitue le « mécontentement général de la population » est évité.


Les « idiots utiles »

Pour résister à cette entreprise de destruction de l’école publique, il aurait fallu défendre l’idéal d’une institution forte, dévolue à la transmission de savoirs exigeants, sourde aux pressions venant de la société civile. Pour combattre efficacement Morrisson, il aurait fallu se ranger derrière Condorcet. On aurait pu croire que la gauche, fidèle aux principes de l’école républicaine, allait résister à l’offensive. Non seulement elle ne l’a pas fait, mais elle a apporté, à son corps défendant, un soutien inespéré au programme de la marchandisation de l’école. Le discours « pédagogiste » auquel une grande partie de la gauche a adhéré a eu pour principal effet de précipiter l’affaiblissement de l’institution scolaire ainsi que la baisse générale du niveau. Voici quelques exemples de mesures qui ont participé à cette baisse :

* En valorisant des qualités qui n’ont rien à voir avec les compétences qu’on doit attendre d’un professeur, on a recruté des enseignants qui n’étaient pas toujours qualifiés. On a oublié qu’avant d’être « gentil », « dynamique », d’« aimer les élèves », de « participer activement au projet d’établissement », un professeur doit se distinguer par la maîtrise des savoirs qu’il transmet.
* En instaurant le passage automatique, on a fait en sorte que tous les élèves, même ceux qui n’ont pas le niveau, puissent passer dans la classe supérieure. Comme le redoublement est un luxe (les gestionnaires de l’éducation nationale savent que cela coûte de l’argent), on a poussé les professeurs au laxisme. Pire : on leur a retiré le droit de s’opposer au passage de tel ou tel élève dans les conseils de classe. Les parents sont généralement contents : ils pensent qu’on fait un cadeau à leurs enfants. Ils se trompent : en fait de cadeau, il ne s’agit que de faire des économies.
* Sous le prétexte idiot que la discipline ferait violence aux élèves, qu’un cours doit être « vivant », que le cours magistral est « ringard », on a laissé le désordre s’installer dans les classes. Les professeurs constatent amèrement qu’il est de plus en plus difficile de faire la classe dans de bonnes conditions et d’instruire les élèves.
* En bradant les diplômes qui, de fait, ont de moins en moins de valeur sur le marché du travail, on a poussé tout le monde à faire des études longues. Comme les conditions d’enseignement à l’Université sont souvent difficiles et parfois déplorables, comme les BTS et les IUT sont pleins, les parents qui ont de l’argent inscrivent leurs enfants dans des écoles supérieures privées (qui coûtent très cher). Ceux dont les parents n’ont pas les moyens se retrouvent sur le marché du travail : ils constituent alors une main d’œuvre paupérisée, qui est d’autant plus exploitable par le patronat qu’elle est peu qualifiée.
* On a délaissé l’enseignement technique et professionnel, éternel parent pauvre de l’éducation nationale, alors qu’il peut assurer une solide formation à des élèves qui s’ennuient dans les filières générales.
* Au nom des meilleurs sentiments du monde, on a remis en question le principe d’égalité républicaine et condamné les élèves des quartiers populaires : au lieu d’exiger d’eux ce qu’on exige dans les collèges et les lycées parisiens, on a "adapté" l’enseignement (« inutile de leur faire lire Racine, Descartes ou Montaigne : c’est trop compliqué pour eux et puis c’est tellement éloigné de leurs préoccupations »). On enseigne les humanités aux fils et aux filles de la bourgeoisie, tandis qu’on expérimente, sur les enfants des quartiers populaires, les nouvelles "pédagogies".


Les moyens de résister

Comment résister à cette entreprise d’affaiblissement de l’école publique ?
Voici, pour conclure, quelques pistes :

* En renforçant l’institution scolaire : il faut instaurer de la discipline, élever le niveau des exigences, instruire les élèves (et non les occuper ou les amuser).
* En recrutant des professeurs compétents : il faut que ceux-ci soient recrutés sur concours nationaux, pour leurs savoirs ainsi que leur capacité à les transmettre le plus clairement et le plus rigoureusement possible.
* En concentrant les moyens dans les établissements des quartiers populaires : les professeurs les plus puissants, les mieux formés, les plus savants doivent être envoyés dans ces quartiers et exiger des élèves ce qu’ils exigeraient des élèves d’un lycée comme Henri IV.
* En cessant d’abaisser l’enseignement technique et professionnel : il faut que les élèves puissent en tirer une formation solide grâce à laquelle ils pourront trouver du travail, mais aussi suffisamment généraliste pour qu’ils puissent changer d’entreprise.


© Marie Perret et UFAL-Ecole, 2008. Lire l'article sur son site d'origine

1 - Responsable du secteur Ecole de l'UFAL (Union des Familles Laïques).
2 - Sur ce texte de C. Morrisson, voir l'article
Les risques calculés du néo-libéralisme sur ce blog.

Article provenant du site Mezetulle blog Catherine kintzler


Commentaires

Bonjour,

A la lecture de votre blog, j'ai pensé que cet article pouvait peut-être vous interesser ainsi que vos lecteurs (il a été mis en ligne lundi sur le Monde.fr. Il est donc libre de droit). C'est une critique du nouveau capitalisme et de ses conséquences politiques. Avec par delà les scénario catastrophes des chemins pour une réplique démocratique : chemins étroits sans doute, mais praticables et empruntés....

Bien cordialement,
Anne Salmon

Point de vue

Une révolte sourde ?

LEMONDE.FR | 07.03.11 | 09h44 • Mis à jour le 07.03.11 | 14h55



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Le sondage "Les Français et la révolte aujourd'hui" publié par Harris Interactive le 14 février est passé relativement inaperçu malgré l'intérêt de ses résultats. A la question : "Selon-vous les Français sont-ils aujourd'hui capables de se révolter ?",49 % des sondés répondent par l'affirmative. Mais à la question : "Et souhaitez-vous que les Français aujourd'hui se révoltent ?", ils sont une large majorité (58 %) à le vouloir.

Pourquoi désirer se révolter si l'expression démocratique suffit à se faire entendre ? La lutte pour la démocratie serait-elle devenue un combat d'actualité y compris là où elle paraît la plus solidement enracinée ? Le problème se pose car de manière paradoxale, le populisme et les extrémismes gagnent en Europe : la montée du Front national en France et les craintes qu'il se qualifie pour le second tour des élections présidentielles de 2012, se précisent au fil des enquêtes d'opinion.

Aujourd'hui, la candidate d'extrême droite engrangerait au premier tour 17 % à 19 % des intentions de vote selon le sondage Tns Sofres publié le 23 février. Et même 23%, selon le dernier sondage Harris Interactive, paru le 5 mars 2011. Si les capacités d'indignation vont croissantes, il n'est pas certain qu'elles ne cèdent aux séductions réactionnaires. Il reste plus d'un an pour réagir. Mais dans quels sens ? Et en prenant appuis sur quels leviers ?

Ce surcroît d'audience s'explique sans doute par les frustrations que la crise financière n'a pas manqué d'exacerber. Focalisés à juste titre sur des projets de régulations macro-économiques, les responsables politiques risquent toutefois de passer à côté des conséquences micro-sociales du nouveau capitalisme. La fragilisation des cohésions et des coopérations tant l'éclatement des communautés de travail et l'individualisation ont été poussés au paroxysme, a pour effet de réduire les ressources permettant aux collectifs de s'autoréguler.

Outre l'érosion de l'éthique professionnelle que les directions des grandes entreprises n'arrivent pas à endiguer par les chartes et codes déontologiques diffusés à grand frais, c'est toute la socialité au travail qui se délite en même temps que les solidarités : le travail soumis à l'instabilité permanente est en passe d'être réduit au silence. La révolte qui ne trouve pas de débouché dans une expression collective et publique, colle à l'individu. Le sentiment d'impuissance qui en résulte peut se métamorphoser en violence : violences que l'on retourne contre soi (malaise, souffrance et parfois suicides), violences à l'égard des autres (harcèlements, agressions), mais aussi, de façon plus discrètes mais non moins préoccupantes, violences contre l'outil de travail. (Les sabotages par des professionnels qualifiés font l'objet de récits précis, même si le phénomène est difficilement mesurable.)

RÉPLIQUES DÉMOCRATIQUES

La dérégulation des rapports sociaux à la source d'une augmentation de l'insécurité existentielle et d'une violence multiforme dans la sphère du travail peut faire l'objet de récupérations. L'exaltation des haines, les crispations identitaires, tout autant que les appels à l'ordre, s'alimenteraient de ce dérèglement vécu au niveau des expériences quotidiennes.

Comment les institutions démocratiques peuvent-elles affronter la question des modes de régulation sociale sans tomber dans un autoritarisme hypertrophié où les citoyens troqueraient leur liberté pour plus de sécurité ? Loin d'être étouffées, des répliques démocratiques, qu'il s'agit de conforter, apparaissent dans les interstices d'une domination du pari néolibéral et des réactions autoritaires qui en sont un balancier. Dans les grandes entreprises, des syndicalistes commencent à repenser leurs modes d'action.

Des pistes sont d'ores et déjà expérimentées autour de nouvelles formes de consultation des salariés. A travers un syndicalisme de proximité et une démocratisation des pratiques syndicales, des équipes entendent retisser des liens entre les individus isolés par la nouvelle organisation, mais aussi réarticuler l'expression d'une souffrance individuelle et l'expression d'une contestation collective. La grande entreprise n'est pas le seul lieu de résistance. On l'oublie trop souvent. Des témoignages d'une réticence forte à l'enfermement dans le modèle étriqué de l'homo œconomicus sont perceptibles au sein des petites et moyennes entreprises. De leur côté, les entreprises du secteur de l'économie sociale et solidaire revendiquent une nécessaire démocratisation de l'économie combinée à un projet de préservation de la diversité des mobiles d'action.

Autant de leviers pour renverser les tendances et mettre en doute l'idée selon laquelle l'action dérégulatrice du nouveau capitalisme annonce le déclin inéluctable des pouvoirs démocratiques et que l'homo œconomicus et ses motivations tronquées sont notre seul horizon. La contre-attaque de la société civile, certes fragile, n'en est pas moins en marche.

Anne Salmon est l'auteur de Moraliser le capitalisme ? (CNRS Editions, 2009) et de Les nouveaux empires – Fin de la démocratie ? (CNRS Editions, 2011).

Anne Salmon, professeur de sociologie à l'université Paul-Verlaine de Metz

Écrit par : anne salmon | 09/03/2011

Bonjour Madame Salmon

Merci de nous avoir proposé votre analyse qui est effectivement intéressante.
Je le publierai ultérieurement (je manque un peu de temps en ce moment), si vous n'y voyez pas d'inconvénients.
Evidemment votre texte soulève de nombreuses questions. J'essaierai donc de lire votre livre dans les semaines à venir (car j'ai déjà quelques ouvrages entamés sur mon chevet) et nous pourrons ainsi débattre de ce sujet, si bien sûr vous le désirez.
Bien cordialement

Écrit par : Péricles | 11/03/2011

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Écrit par : Péricles | 21/04/2011

Les commentaires sont fermés.