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16/03/2011

Une révolte sourde ?

Le sondage "Les Français et la révolte aujourd'hui" publié par Harris Interactive le 14 février est passé relativement inaperçu malgré l'intérêt de ses résultats. A la question : "Selon-vous les Français sont-ils aujourd'hui capables de se révolter ?",49 % des sondés répondent par l'affirmative. Mais à la question : "Et souhaitez-vous que les Français aujourd'hui se révoltent ?", ils sont une large majorité (58 %) à le vouloir.

Source Le Monde .fr.

 



Pourquoi désirer se révolter si l'expression démocratique suffit à se faire entendre ? La lutte pour la démocratie serait-elle devenue un combat d'actualité y compris là où elle paraît la plus solidement enracinée ? Le problème se pose car de manière paradoxale, le populisme et les extrémismes gagnent en Europe : la montée du Front national en France et les craintes qu'il se qualifie pour le second tour des élections présidentielles de 2012, se précisent au fil des enquêtes d'opinion.

Aujourd'hui, la candidate d'extrême droite engrangerait au premier tour 17 % à 19 % des intentions de vote selon le sondage Tns Sofres publié le 23 février. Et même 23%, selon le dernier sondage Harris Interactive, paru le 5 mars 2011. Si les capacités d'indignation vont croissantes, il n'est pas certain qu'elles ne cèdent aux séductions réactionnaires. Il reste plus d'un an pour réagir. Mais dans quels sens ? Et en prenant appuis sur quels leviers ?

Ce surcroît d'audience s'explique sans doute par les frustrations que la crise financière n'a pas manqué d'exacerber. Focalisés à juste titre sur des projets de régulations macro-économiques, les responsables politiques risquent toutefois de passer à côté des conséquences micro-sociales du nouveau capitalisme. La fragilisation des cohésions et des coopérations tant l'éclatement des communautés de travail et l'individualisation ont été poussés au paroxysme, a pour effet de réduire les ressources permettant aux collectifs de s'autoréguler.

Outre l'érosion de l'éthique professionnelle que les directions des grandes entreprises n'arrivent pas à endiguer par les chartes et codes déontologiques diffusés à grand frais, c'est toute la socialité au travail qui se délite en même temps que les solidarités : le travail soumis à l'instabilité permanente est en passe d'être réduit au silence. La révolte qui ne trouve pas de débouché dans une expression collective et publique, colle à l'individu. Le sentiment d'impuissance qui en résulte peut se métamorphoser en violence : violences que l'on retourne contre soi (malaise, souffrance et parfois suicides), violences à l'égard des autres (harcèlements, agressions), mais aussi, de façon plus discrètes mais non moins préoccupantes, violences contre l'outil de travail. (Les sabotages par des professionnels qualifiés font l'objet de récits précis, même si le phénomène est difficilement mesurable.)

RÉPLIQUES DÉMOCRATIQUES

La dérégulation des rapports sociaux à la source d'une augmentation de l'insécurité existentielle et d'une violence multiforme dans la sphère du travail peut faire l'objet de récupérations. L'exaltation des haines, les crispations identitaires, tout autant que les appels à l'ordre, s'alimenteraient de ce dérèglement vécu au niveau des expériences quotidiennes.

Comment les institutions démocratiques peuvent-elles affronter la question des modes de régulation sociale sans tomber dans un autoritarisme hypertrophié où les citoyens troqueraient leur liberté pour plus de sécurité ? Loin d'être étouffées, des répliques démocratiques, qu'il s'agit de conforter, apparaissent dans les interstices d'une domination du pari néolibéral et des réactions autoritaires qui en sont un balancier. Dans les grandes entreprises, des syndicalistes commencent à repenser leurs modes d'action.

Des pistes sont d'ores et déjà expérimentées autour de nouvelles formes de consultation des salariés. A travers un syndicalisme de proximité et une démocratisation des pratiques syndicales, des équipes entendent retisser des liens entre les individus isolés par la nouvelle organisation, mais aussi réarticuler l'expression d'une souffrance individuelle et l'expression d'une contestation collective. La grande entreprise n'est pas le seul lieu de résistance. On l'oublie trop souvent. Des témoignages d'une réticence forte à l'enfermement dans le modèle étriqué de l'homo œconomicus sont perceptibles au sein des petites et moyennes entreprises. De leur côté, les entreprises du secteur de l'économie sociale et solidaire revendiquent une nécessaire démocratisation de l'économie combinée à un projet de préservation de la diversité des mobiles d'action.

Autant de leviers pour renverser les tendances et mettre en doute l'idée selon laquelle l'action dérégulatrice du nouveau capitalisme annonce le déclin inéluctable des pouvoirs démocratiques et que l'homo œconomicus et ses motivations tronquées sont notre seul horizon. La contre-attaque de la société civile, certes fragile, n'en est pas moins en marche.

Anne Salmon est l'auteur de Moraliser le capitalisme ? (CNRS Editions, 2009) et de Les nouveaux empires – Fin de la démocratie ? (CNRS Editions, 2011).

Anne Salmon, professeur de sociologie à l'université Paul-Verlaine de Metz

 

Source Le Monde .fr

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